Conférence d'ouverture Dr Michel Manciaux - Bientraitance et résilience: des utopies mobilisatrices

LA BIENTRAITANCE

Michel Manciaux
-Professeur émérite de pédiatrie sociale et de santé publique, Université Henri Poincaré, Nancy, France.

La bientraitance : c’est traiter bien, c’est-à-dire aimer ou au moins respecter ceux qui nous sont confiés dans nos rôles de parents, de professionnels, de bénévoles, d’associations, en évitant la confusion des rôles car les professionnels ne sont pas des parents, mais parents et professionnels doivent travailler ensemble pour le bien de l’enfant dans l’intérêt de l’enfant. La Convention internationale sur les droits de l’enfant parle même de l’intérêt supérieur de l’enfant, notion juridiquement floue. Pour moi, l’intérêt supérieur de l’enfant c’est d’être respecté et aimé ; alors voyons ensemble comment traiter bien ou au moins suffisamment bien ces enfants confiés à nos soins.

Mais d’abord deux questions :

– la bientraitance est-elle des habits neufs pour des affaires anciennes ou un concept nouveau ? la bientraitance mythe ou réalité ? Nouveauté oui et non : tout le travail, toutes les recherches sur la vulnérabilité, la fragilité, les risques mais aussi sur les compétences précoces du nouveau-né et de l’enfant, sur les ressources parentales ont pavé le chemin pour le développement des concepts d’attachement, de bientraitance, de résilience qui en sont en quelque sorte l’aboutissement.

– La bientraitance : concept réaliste ? oui et non. Il y a tant de mal, de violence, d’exploitation dans le monde, même dit civilisé, mais aussi chez chacun d’entre nous qu’il est difficile de croire à la bientraitance. Mais il y a aussi tant de parents, de professionnels, d’individus certes pas parfaits mais suffisamment bons, justes, respectueux qui donnent du contenu à la notion de bientraitance. Bientraitance et résilience : utopie peut-être un peu, mais utopie mobilisatrice.

Mieux traiter familles et professionnels, car la bientraitance ne concerne pas que l’enfant. Elle est souhaitable aussi dans toutes nos relations humaines, qu’elles soient professionnelles ou sociales ; donc comment mieux traiter non seulement les enfants mais aussi leurs parents et les professionnels qui s’occupent d’eux avec les questions qui s’en suivent : comment des parents maltraités par la société, les institutions, les professionnels (par exemple : ces parents que l’on dit démissionnaires), peuvent-ils être des parents bientraitants ? Comment des professionnels traités mal par l’Etat, par leurs employeurs, par leurs institutions, par leurs collègues, par les usagers pourraient-ils être des professionnels bientraitants ? D’où le plan de ce qui suit : on verra successivement la bientraitance à l’égard des enfants, des parents, des professionnels avec comme objectif final : vers des communautés bientraitées et bientraitantes.

Bien traiter les enfants : un enjeu d’humanité

Pour les psychologues, l’enfant est un être de désir, de plaisir ; mais c’est aussi un être en devenir, une promesse d’avenir. Paradoxalement c’est un être fragile, totalement dépendant à ses débuts alors qu’il est riche de compétences, de ressources, de potentialités. C’est une petite personne mais une personne à part entière, sujet de droits spécifiques et pas seulement de droits dérivés de ceux reconnus aux adultes. Il s’inscrit dans une lignée qui l’identifie et le nomme comme une personne singulière ; il s’inscrit dans une histoire qui n’est pas toujours idyllique : voir par exemple "Fantômes dans la chambre de l’enfant", un livre fondateur de Selma Freiberg et collaborateurs où il est question de tout ce dont l’enfant, avant même sa naissance, est chargé par les adultes qui l’attendent (non dits, conflits, attentes irréalistes).

L’enfant n’est pas une cire vierge sur laquelle les relations, les événements vont inscrire leurs traces ; il n’est pas le réparateur des carences, échecs, désillusions de ses parents, pas davantage un adulte en miniature. L’enfance est une période spécifique de la vie avec ses richesses, ses problèmes, ses difficultés, et l’enfant n’est jamais l’enfant idéal rêvé, mais un enfant réel avec ses qualités, mais aussi ses manques, ses problèmes, par exemple en matière de sommeil, d’alimentation, de caractère, etc … Enfin nos enfants ne sont pas nos enfants, ils ne nous appartiennent pas et le droit à l’enfant si je veux, quand je veux, comme je le veux, bien que revendiqué par beaucoup de parents, s’oppose aux droits l’enfant ; ce supposé droit expose à beaucoup de déceptions dont on rend ensuite l’enfant responsable : c’est ce que l’on appelle le blâme de la victime.

Chaque bébé, chaque enfant est une personne singulière, complexe. Comment les bien traiter ?

Il y a là deux approches complémentaires : satisfaction des besoins en vue d’un développement harmonieux et respect des droits. Besoins : ils sont nombreux, Mya K. Pringel, directrice du Children’s Bureau à Londres dans les années 60, les a définis de la façon suivante : amour, sécurité, confiance, expériences et responsabilités à sa mesure. On pourrait d’ailleurs le dire de toute personne, mais il faut voir comment cela se décline au quotidien et dans la durée pour chaque enfant au long de ses premiers mois et années et dans ses différents milieux de vie. Droits : la Convention internationale sur les droits de l’enfant (1989), (Droits de l’enfant. Enfance Majuscule. Boulogne, France, 2 rue des longs prés, 2005, N° 80-81) les a fixés : c’est un instrument juridique international qui s’impose aux pays signataires et leur demande de modifier leur droit national pour le rendre compatible avec la Convention. C’est ainsi qu’en France la Cour de cassation vient enfin de reconnaître la possibilité pour les tribunaux de s’y référer directement pour leurs prises de décisions. C’est un instrument imparfait mais perfectible. C’est un instrument à disposition des défenseurs des droits de l’enfant mais aussi des professionnels qui doivent être les garants et les messagers des droits de l’enfant. C’est un instrument incomplet : il y manque en particulier le droit de donner l’enfant, car il n’y a pas de relations humaines, même inégalitaires, sans réciprocité. Par exemple, comme le disent les psychiatres, l’enfant parentalise ses parents et c’est là un beau cadeau qu’il leur fait : il y a pour lui de nombreuses façons et occasions de donner, de rendre, de remercier : pensons par exemple à son sourire. Mais il n’y a pas de droits sans devoirs et les enfants uniquement récipiendaires de droits deviennent facilement des enfants rois, des enfants tyranniques. Tout droit a ses limites.

Mieux traiter les parents

Comme ce serait agréable de soigner, d’éduquer, de socialiser les enfants s’il n’y avait pas les parents ! C’est un discours que l’on entend quelquefois chez les professionnels correspondants. C’est oublier que les parents sont les premiers responsables et les premiers acteurs du développement de leurs enfants et ceux qui a priori les connaissent le mieux. Ils ne sont pas seulement source de problèmes pour les professionnels, mais aussi ressources de solutions, par leurs connaissances et leurs compétences propres, par un savoir populaire transmis de génération en génération et qu’il est trop facile de mépriser, par leur formation au sein de la famille et de la société. Il est à remarquer d’ailleurs que les compétences parentales ont été longtemps niées par les professionnels, par les "gens bien", par la société, surtout quand il s’agit de parents pauvres, de niveau social modeste, peu éduqués, étrangers. Il est inacceptable de réduire les parents à leurs problèmes, à leurs carences, à leurs manques, sans prendre aussi en compte leurs savoirs, leurs connaissances, leurs habilités, leurs capacités mises en évidence par exemple pour les plus pauvres dans leur lutte pour la vie. Bientraiter les parents, c’est les rendre conscients de leurs capacités, de leurs qualités, de leurs compétences et mobiliser toutes ces ressources en vue du bien-être des enfants. En langue anglaise on parle d’empowerment, en français de capacitation et c’est en particulier le rôle des écoles de parents. Bientraiter les parents c’est aussi donner des conseils où l’empathie l’emporte sur le jugement ; c’est les respecter, tel ce travailleur social qui disait : "quand je dois rédiger un signalement pour un enfant maltraité dans sa famille, je m’astreins à passer autant de temps et à remplir autant de papiers pour dire ce qui va mal dans cette famille et qui nécessite et justifie le signalement, et pour décrire ce qui va bien ou qui pourrait aller bien et sur quoi on va pouvoir se baser pour commencer un travail de réparation". Bientraiter les parents c’est reconnaître, quels que soient leurs défauts et leurs torts, qu’ils sont comme toute personne humaine porteurs d’une dignité inaliénable.

Les bientraiter c’est aussi en faire des partenaires, des alliés, qu’ils s’agisse d’une alliance thérapeutique avec les professionnels de santé, en cas de maladie de l’enfant par exemple, d’une alliance éducative avec les enseignants, d’une alliance pour leur bien-être avec les professionnels du travail social, d’une alliance communautaire aussi pour l’apprentissage de la vie en société, de la citoyenneté. L’apprentissage commence dès la naissance mais il doit s’inscrire dans la durée et il faut souligner à ce propos le rôle capital des centres de la petite enfance.

Bien traiter les professionnels

Les professionnels sont souvent maltraités par la société qui les rend volontiers responsables de ce qui ne va pas avec les jeunes ; maltraités par les parents qui les trouvent trop occupés, pas assez disponibles, parfois incompréhensibles dans leurs messages ; maltraités par les autres professionnels de leur institution ou des autres métiers : il y a là alors conflits de pouvoir et de compétences ; maltraités par eux-mêmes qui se découragent, se dénigrent, se jugent incapables, s’épuisent. Comment bientraiter les professionnels aujourd’hui ? Nul ne l’a mieux dit que Michel Lemay dans le livre Bientraitances (Gabel M., Jésu F., Manciaux M. Bientraitances : mieux traiter familles et professionnels. Fleurus, Paris, 2000, 450 p.) :

– « la bientraitance à l’égard des professionnels passe par une reconnaissance de leur identité ;
– cette identité des professionnels ne peut s’actualiser que si leur action peut prendre sens dans un milieu donné ;
– il n’est pas possible d’être « bien dans sa peau » si le milieu n’édifie pas un certain nombre de balises sans lesquelles toutes les dérives deviennent possibles ;
– les modes de soutien mis en place n’ont pas pour but premier de rendre heureux. Leur objectif est de créer une disponibilité intérieure qui permet de se bâtir sa propre zone de bonheur dans son lieu de travail ».

Ces questions, je sais que beaucoup de professionnels se les posent, à titre individuel et en équipe : c’est important, car c’est à partir de réponses claires sur leur identité professionnelle et sur le sens de leur activité qu’ils peuvent être des professionnels suffisamment bons. Et voici, d’après Michel Lemay, le mode d’emploi et les résultats qu’on peut en attendre : « La bientraitance, c’est avoir la sécurité, mais c’est aussi découvrir qu’un certain niveau d’incertitude génère l’énergie de l’esprit. On se pose des questions, on propose de nouveaux essais, on se confronte au doute afin de se bâtir momentanément un nouvel équilibre remis en cause autant par les apports extérieurs que par ses expériences. C’est dans un tel creuset qu’une équipe de travail peut sincèrement se dire : malgré les divergences et les tensions inévitables, nous sommes relativement satisfaits de ce que nous faisons, mais nous devons gérer aussi bien les sources d’insatisfaction que l’impression trompeuse d’être parvenus à nos fins. Il faut un peu « se maltraiter » pour déboucher sur la conviction d’être bien traités », et bientraitants. L’éthique n’est pas loin.

Bientraitance et résilience

Parlons d’abord brièvement de la résilience (Résilience. Enfance Majuscule. Boulogne, France, 2 rue des longs prés, 2003, n°72-73.), qui résulte de la même "positivation" des attitudes et des comportements. On peut la définir comme la capacité de certains individus (enfants, adolescents, adultes …) ou de groupes (par exemple des familles) à résister à des traumatismes sérieux, à des situations difficiles, déstructurantes et à se construire une vie qui vaut d’être vécue, là où d’autres, beaucoup d’autres, perdent pied et sombrent. Capacité extraordinaire ? Non, les résilients sont des personnes comme les autres, mais qui ont su mobiliser des ressources personnelles et environnementales souvent insoupçonnées pour résister et se construire, double mouvement qui caractérise la résilience. La littérature est pleine d’exemples d’enfants résilients : Poil de Carotte, Rémy (Sans famille), la petite Cosette et Gavroche de Victor Hugo (Les misérables), David Copperfield (Oliver Twist) de Charles Dickens … En fait nous connaissons tous des enfants, des jeunes, des parents, des familles qui, placés dans des conditions difficiles, parfois même dans des situations gravissimes, parviennent à assumer et, souvent, à fonctionner ensuite à un niveau qu’ils n’auraient peut-être pas atteint sans l’épreuve. Mais on n’est pas résilient tout seul. Il y faut d’abord des qualités personnelles, intrinsèques, souvent latentes, mais révélées par le traumatisme : capacité à créer des relations, à donner du sens aux événements, au vécu, à anticiper, estime de soi, humour etc. Le sujet devient résilient grâce aussi à une ou à plusieurs personnes : de son entourage proche, de son voisinage, de sa communauté, des services fréquentés. Boris Cyrulnick qualifie ces personnes, en qui l’enfant a confiance et qui lui font confiance, de tuteurs de résilience. Il y faut aussi du soutien social, et la résilience se tricote, dit-il, en interaction permanente avec l’environnement.

Précisons encore que cette capacité n’est pas forcément définitive, acquise une fois pour toutes ; qu’elle ne supprime pas les traumatismes subis, mais qu’elle aide à les métaboliser ; qu’elle a un coût psychique, résultat à la fois des séquelles de l’événement fondateur et d’une adaptation pas toujours adéquate : réactions de repli, orgueil, arrogance …

Equilibre subtil et évolutif entre facteurs de protection et facteurs de risque, elle résulte d’un processus complexe et encore incomplètement connu. Et si la réalité de la résilience est empiriquement prouvée, le concept lui-même reste encore à développer dans une perspective psychodynamique. De fait, la résilience ne constitue pas une nouvelle technique éducative ou thérapeutique. Mais elle invite à porter un regard nouveau sur les personnes et sur ce qu’elles vivent, en vue d’un meilleur usage des stratégies d’intervention. Ce regard cherche, au-delà des symptômes et des comportements, à détecter et à mobiliser les ressources des personnes, de leur entourage, de la communauté. Il conduit à abandonner tout déterminisme fataliste, toute idée de reproduction transgénérationnelle automatique et tout perfectionnisme, afin que la personne et la famille cherchent, dégagent et se construisent elles-mêmes un chemin de vie. Ce changement dans la façon de voir les autres nécessite, de la part des professionnels – et par seulement d’eux – une remise en question permanente.

Pour la suite du texte, voir sous la deuxième conférence du Dr Manciaux.