Mère de deux jeunes enfants, je poursuis des recherches dans le domaine de l’éveil à l’écrit. Comme parent, je veux préparer mes enfants à devenir d’avides lecteurs. Comme chercheuse, j’ai des connaissances sur l’apprentissage précoce des habiletés menant à la lecture. Dans cet article, je décris comment je marie mes connaissances de chercheuse à mon rôle de parent en adoptant tour à tour la voix de la chercheuse et celle de la mère.
Qu’est-ce que l’éveil à l’écrit?
Ce que la chercheuse sait. L’éveil à l’écrit est une notion fluide se rapportant aux connaissances et aux habiletés de l’enfant d’âge préscolaire qui faciliteront l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. L’idée maîtresse est que l’éveil à l’écrit se fait de façon informelle dans le quotidien des enfants, commence très tôt et forme la charpente sur laquelle s’ajouteront les apprentissages scolaires.
L’éveil à l’écrit comprend trois ensembles de connaissances reliés entre eux. Le premier ensemble englobe les connaissances de la langue parlée, notamment le vocabulaire des enfants et leur capacité à réfléchir sur la structure de la langue parlée (par exemple, de faire des rimes ou de trouver des mots qui commencent par le même son). Les deux autres ensembles sont plus près de la lecture et de l’écriture parce qu’ils nécessitent, pour leur apprentissage, des contacts directs avec l’écrit. Le deuxième ensemble de connaissances inclut la familiarité des enfants avec la langue écrite (qui est plus complexe que la langue parlée), leur connaissance des raisons pour lesquelles on lit et on écrit, leur connaissance du fait qu’on lit des lettres et non pas les images des livres pour enfants. Le troisième ensemble est encore plus près des mécanismes sous-tendant la lecture et l’écriture et comporte, entre autres, les connaissances du nom et du son des lettres.
Ce que la mère fait. Quelles sont les habiletés que je veux que mes enfants apprennent avant l’entrée en première année scolaire? Le goût de la lecture, un bon vocabulaire, une familiarité avec la langue parlée et écrite, et la connaissance du nom et du son des lettres. À la maison, nous utilisons principalement la lecture de livres pour enfants pour favoriser ces apprentissages.
Un livre par jour donne le goût de la lecture pour toujours
Ce que la chercheuse sait. La lecture de livres entre un parent et son enfant est avant tout une source de plaisir. C’est un moment particulier où l’enfant a l’occasion de découvrir un monde imaginaire, d’avoir la pleine attention d’un parent et d’apprendre. Mes travaux de recherche montrent que la fréquence de la lecture à la maison prédit le vocabulaire des enfants de 5 ans, et que ce vocabulaire prédira la compréhension de l’écrit à 8 ans. De même, les enfants de 9 ans qui lisent pour le plaisir rapportent que leurs parents leur faisaient souvent la lecture lorsqu’ils étaient petits.
Ce que la mère fait. Nous avons chez nous des livres pour enfants partout–ils sont incontournables. Nous lisons pour le plaisir, nous lisons pour récompenser nos enfants et nous lisons pour les calmer.
C’est bien meilleur la deuxième fois
Ce que la chercheuse sait. Mes travaux montrent que la répétition est un moyen facile d’augmenter l’apprentissage que font les enfants lors de la lecture de livres.
Ce que la mère fait. Je lis souvent les mêmes livres à mes jeunes enfants. Les interactions de mes enfants pendant la première lecture diffèrent des interactions lors des lectures suivantes.
Ils apprennent à anticiper les événements de l’histoire, si simple soit-elle.
Que le parent sème les questions aux quatre vents
Ce que la chercheuse sait. Mes travaux avec les enfants d’âge préscolaire montrent que ceux-ci apprennent plus de mots nouveaux lorsque l’adulte les questionne lors de la lecture d’un livre. Les questions peuvent être aussi simples que de demander de répéter un mot nouveau et aussi complexes que d’anticiper la suite d’un récit. Les requêtes du genre «montre-moi » qui demandent une réponse non verbale auront un effet bénéfique sur la compréhension des nouveaux mots, tandis que les questions du genre « qu’est-ce que c’est?», qui nécessitent que l’enfant reproduise un mot nouveau, augmentent les chances que l’enfant utilise le nouveau mot. Ce type de questions peut facilement être introduit pendant la lecture de livres pour enfants.
Ce que la mère fait. Je pose fréquemment des questions à mes enfants au cours de la lecture de livres, tout en n’oubliant pas que le but principal de l’activité est le plaisir.
À la biblio–tic–tac–thèque
Ce que la chercheuse sait. Les statistiques pancanadiennes démontrent clairement que les francophones fréquentent moins les bibliothèques que les anglophones. Cette situation est bien déplorable, étant donné que le prix souvent exorbitant des livres pour enfants en français peut en limiter la présence dans de nombreux foyers.
Ce que la mère fait. Mes enfants et moi visitons régulièrement la bibliothèque ou le centre de ressources. C’est une habitude bien établie: nous y allons toutes les deux ou trois semaines et nous choisissons toujours le même nombre de livres afin que je puisse les retracer plus facilement lorsque vient le temps de les retourner. Notre visite dure entre une demi-heure et une heure et demie selon notre horaire et comprend souvent la lecture de plusieurs livres. Puisque nous habitons une ville majoritairement anglophone, les rayons de livres pour enfants comprennent plus de livres en anglais qu’en français. Néanmoins, nous y trouvons notre compte, empruntant à multiples reprises des livres que les enfants aiment beaucoup. Lorsque les enfants m’apportent des livres en anglais, je les «lis » en français parce que je crois que c’est la meilleure façon de préparer mes petits à lire en français.
L’ABC de l’éveil à l’écrit
Ce que la chercheuse sait. La connaissance du nom et du son des lettres de l’alphabet avant l’entrée en première année scolaire prédit la rapidité avec laquelle les enfants apprennent à lire.
Ce que la mère fait. J’introduis l’alphabet de façon très informelle, petit à petit, profitant de moments opportuns et quotidiens, souvent très courts, où je mets l’accent sur une ou quelques lettres. Par exemple, il m’arrive de nommer des lettres ou de demander à mon enfant de les identifier lors de la relecture de livres très familiers dont le texte est simple et court. Mon fils de 2 ans apprend à différencier les lettres des images, tandis que ma fille de 3 ans apprend à reconnaître et à nommer des lettres particulières.
Pour le plaisir de lire
La lecture de livres est une des nombreuses activités qui favorisent l’éveil à l’écrit. Il ne s’agit pas d’encourager les parents de jeunes enfants à limiter les activités d’éveil à l’écrit à la lecture de livres, mais plutôt d’encourager ceux qui ne le font pas ou le font peu d’inclure la lecture de livres dans leurs activités routinières quotidiennes.
Monique Sénéchal, professeure agrégée au Département de psychologie de l’Université Carleton pour la Fédération canadienne pour l’alphabétisation en français.