Mon enfant sera-t-il bilingue?

On fait souvent erreur quant au type d’école qui rendra son enfant bilingue.

Dans un article paru dans The Gazette, Stephanie Whittaker rapporte que Michel et Marcella, deux francophones nés en Gaspésie, au Québec, ont déménagé six ans plus tôt à Kirkland, dans cette partie de l’Île de Montréal qu’on appelle le « West Island ». Ils croyaient avoir trouvé un lieu de résidence où leurs enfants pourraient apprendre l’anglais tout en fréquentant l’école française. Or ils constatent très tôt qu’en raison de la prédilection de leurs enfants pour l’anglais, ils parviennent plus difficilement à maintenir le français comme langue de communication au foyer et songent même à s’installer dans un quartier plus francophone. Dans les quartiers à prédominance anglophone de Montréal, les enfants conversent en anglais dans les cours de récréation de beaucoup d’écoles françaises.

Si des enfants peuvent s’angliciser davantage dans ce secteur de la région métropolitaine de Montréal, où la langue française bénéficie d’appuis institutionnels importants, qu’en est-il des jeunes des autres provinces dont au moins un parent est de langue maternelle française et qui se font instruire à l’école anglaise sans que leurs parents en aient réalisé toutes les conséquences ?

Quels sont les choix ?

À l’extérieur du Québec, il existe, selon les endroits, cinq types d’écoles où un parent francophone, peut faire instruire son enfant.

  • À l’école française, sauf pour l’étude de l’anglais comme matière, la langue d’enseignement est le français. Les élèves sont généralement de langue française et étudient dans un milieu linguistique et culturel qui est le leur.
  • À l’école bilingue, les élèves sont généralement de langue française, et la langue d’enseignement est tantôt le français, tantôt l’anglais, selon un partage plus ou moins égal du temps d’enseignement.
  • À l’école mixte, la clientèle étudiante est composée de jeunes francophones et de jeunes anglophones qui étudient dans leur langue respective, mais sous une même administration. La langue commune de communication à l’intérieur de l’école comme dans la cour de récréation est alors l’anglais. Il en va de même de la culture ambiante.
  • À l’école d’immersion conçue pour de jeunes anglophones à qui l’on veut faire apprendre le français comme langue seconde, un parent francophone peut aussi inscrire son enfant. Le temps consacré à l’enseignement en français diminue d’année en année pour n’atteindre habituellement guère plus de 30 p. 100 au début du secondaire.
  • À l’école anglaise desservant les jeunes anglophones, l’enseignement est dispensé en anglais à l’exclusion du cours de français.

Il y a de moins en moins d’écoles bilingues ou mixtes et ce ne sont pas tous les parents francophones à l’extérieur du Québec qui ont accès à l’éventail complet de ces possibilités.

Voyons cependant sur quels critères leur choix repose quand, en fait, il leur est permis de choisir entre les cinq régimes que nous venons de décrire.

Des critères variés 

Disons d’abord que les parents, s’ils appartiennent à la minorité, estiment qu’il estessentiel que leurs enfants maîtrisent la langue de la majorité. Leurs enfants, selon eux, doivent absolument être bilingues, car il en va de leur survie. C’est tout particulièrement le cas des Canadiens français unilingues qui ont émigré, par exemple, dans le nord de l’Ontario ou dans l’Ouest. Leur unilinguisme leur a rendu la vie tellement difficile qu’il est tout à fait compréhensible qu’ils se soient promis que, coûte que coûte, leur enfants maîtriseraient l’anglais. Aujourd’hui encore, ils continuent de renforcer auprès de leurs petits-enfants l’importance de bien posséder la langue anglaise.

Les éducateurs et les chefs de file francophones, dans un tel contexte, se sont souvent vus dans l’obligation, surtout en l’absence d’écoles françaises, de « vanter » l’immersion aux leurs. Toutefois, ceux-là même qui hier – c’est encore le cas à certains endroits – présentaient l’immersion comme le moyen pour leurs enfants de conserver leur langue dans un milieu anglophone, changent aujourd’hui leur fusil d’épaule et préconisent l’école française. Car la question qui se pose est de savoir quel type d’école est le plus susceptible d’en faire de vrais bilingues.

Une illusion

Quel que soit le pays en cause, plus une langue est celle d’une minorité, plus l’apprentissage de la langue de la majorité est facile et même contagieux. Dans un tel cas, la langue de la majorité s’apprend pratiquement d’elle-même, et il suffit d’un enseignement formel minimum

  • l’orthographe et les règles de grammaire –pour que la compétence des jeunes minoritaires dans leur langue seconde soit au moins égale, sinon supérieure, à leur compétence dans leur langue maternelle.

En d’autres termes, quelles que soient les langues en question, l’enseignement dans la langue de la minorité dans des écoles destinées exclusivement aux jeunes minoritaires est pratiquement la seule façon pour ceux-ci de conserver l’usage de leur langue maternelle.

Mais le choix que font spontanément bon nombre de parents ne repose pas sur une telle analyse. Ainsi, plus un milieu est dominé par la langue de la majorité, plus les membres de la minorité estiment qu’il est essentiel d’apprendre cette langue, et par conséquent, – c’est là le paradoxe –, plus ils ont tendance aussi à penser que l’école de la majorité est la solution rêvée pour leur enfant.

Dans le cas d’un parent francophone, en particulier à l’extérieur du Québec, l’école anglaise est souvent perçue comme la solution idéale. En d’autres mots, moins le parent francophone a besoin du soutien de l’école pour faire apprendre l’anglais à son enfant, le milieu y suffisant, plus il estime qu’il est essentiel, voire vital, d’inscrire son enfant à l’école anglaise, ce qui risque fort d’en faire un unilingue anglophone.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en l’absence d’un choix réel, les parents francophones s’interdisent souvent de réclamer le type d’école qui conviendrait le mieux aux besoins de leurs enfants et qui conduirait ces derniers le plus sûrement au bilinguisme dont ils rêvent. Ainsi, dans les écoles d’immersion, même lorsqu’elles offrent un solide programme de français, les enfants francophones semblent éprouver des difficultés d’apprentissage dès les premières années. Leur développement langagier est habituellement retardé, car ils apprennent aussi les erreurs commises par les anglophones.

L’évidence

Les recherches du professeur Stacy Churchill, de l’Institut d’études pédagogiques de l’Université de Toronto, ont d’ailleurs mis en lumière les désastres de l’école bilingue et de l’école mixte : une maîtrise nettement inférieure du français et de l’anglais, et une faible valorisation, chez les jeunes, de leur langue et de leur appartenance culturelle.

Le professeur Rodrigue Landry, actuellement doyen de la Faculté de l’éducation de l’Université de Moncton, nous rappelle pour sa part que beaucoup de parents, qui estiment que la connaissance de l’anglais est essentielle à la mobilité sociale, pensent à tort que leurs enfants seront plus instruits s’ils étudient entièrement, ou au moins la moitié du temps, en anglais. Selon lui, « il s’agit là d’un mythe ». Les enfants, de quelque groupe minoritaire qu’ils soient, qui étudient dans leur langue maternelle, conservent davantage celle-ci et peuvent, en plus, maîtriser aussi bien une langue seconde que les enfants minoritaires instruits entièrement dans cette même langue seconde.

Les résultats de l’école française 

Inversement, les succès de l’école française sont certes méconnus, mais ils n’en sont pas moins réels. À preuve, par exemple, les notes des élèves de l’école Maurice-Lavallée d’Edmonton, un an après sa fondation, qui se situent nettement au-dessus de la moyenne aux examens provinciaux.

Le Centre de recherche du Collège de Saint-Boniface, au Manitoba, a déjà publié les résultats fort intéressants d’une étude quinquennale qui cherchait à déterminer où vont les finissants des écoles françaises de la province. On observe d’abord que le taux de chômage est chez eux nettement inférieur à la moyenne.

Les données sur la langue de travail indiquent par ailleurs l’importance du bilinguisme et du français, en particulier pour l’obtention d’un poste. Il est intéressant de noter que 46,7 p. 100 des répondants travaillent dans les deux langues officielles alors que 14 p. 100 d’entre eux le font essentiellement en français.

Malgré cela, comme le fait observer le professeur Landry, « en raison de la faiblesse dans le nombre et la densité de la population chez les communautés francophones et acadienne et surtout à cause de la clause numérique inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés, beaucoup de parents francophones hésitent à revendiquer leurs droits constitutionnels en éducation. La légitimité de ce droit constitutionnel n’est pas toujours perçue avec conviction, là surtout où la vitalité de la communauté est vacillante.

Les revendications de certains parents semblent aussi, dans bien des cas, être perçues par d’autres parents francophones comme n’étant pas justifiées ou même exagérées. »

Un choix qui s’impose

Il est vrai que les parents francophones hésitent à réclamer pour leurs enfants le type d’école qui pourrait en faire des personnes véritablement bilingues, compétentes et bien armées pour rivaliser d’excellence dans le monde du travail.

En définitive, si l’anglicisation menace même certains jeunes francophones des écoles françaises de l’ouest de l’Île de Montréal, les parents francophones vivant à l’extérieur du Québec peuvent-ils se permettre de ne pas réclamer des écoles françaises de qualité pour y faire instruire leurs enfants ? S’ils veulent que leurs enfants soient bilingues, c’est de toute évidence le choix qui s’impose !

Adaptation d’un texte paru dans le numéro 22 de Langue et Société, une publication du Commissaire au langues officielles du Canada. Distribué par la Commission nationale des parents francophones.

 

Source : Parents.comme/nous – Le 26 mai 2005 Numéro 3